La dévotion de Montréal à saint Vincent est une question historique assez complexe et son évocation va donner lieu à un petit voyage à travers les siècles.

 

Qui était Saint Vincent de Saragosse ?

 

   L'identification de Saint Vincent au saint patron des  vignerons n'est, aux dires des Bollandistes, qu'un mauvais jeu de mots. Vincent signifie : le vainqueur.

 

   On connaît la vie de Saint Vincent par l'écrit du poète Prudence (348-415), le Peristephanon. C'est un texte donné pour les fêtes de Saint Vincent lors de leur célébration à Saragosse.

  Saint-Vincent fut diacre et martyr en Espagne au quatrième siècle.  Il est honoré le 22 janvier, c’est donc le jour de la Fête Votive de Montréal.

   Voici ce qu'en dit l'hagiographie. Vincent, né à Saragosse en Espagne, fut ordonné diacre par Valère, évêque de cette ville. Lorsque Dioclétien et Maximien eurent publié leurs édits contre les Chrétiens, Valère et Vincent furent arrêtés ; ayant été conduits à Valence, ils comparurent devant le procurateur Dacien qui employa menaces et promesses pour leur faire abjurer leur foi.

Comme l'évêque Valère avait naturellement beaucoup de mal à parler (il était bègue), Vincent renouvela leur engagement commun pour la Croix même au prix de souffrances.

   Valère fut condamné à l'exil, (L’évêque de Saragosse figure au nombre des pères du concile d’Elvire (début du IV° siècle qui est le plus ancien concile disciplinaire d’Occident dont l’œuvre nous soit parvenue en entier. On croit qu’il fut condamné à être exilé à Anet, en Aragon, où il mourut en 315.)quant à Vincent on lui fit subir les tortures les plus affreuses (qui sont évoquées par la série de tableaux du Chœur, au dessus des stalles dans le choeur de la Collégiale).

   Vincent conserva pendant son supplice un calme inaltérable qui frappa d’étonnement ses bourreaux. Il rendit l'âme le 22 Janvier 304, sans une plainte, non sans avoir prié pour ses persécuteurs.

   Le procurateur Dacien répandit le reste de sa rage en commandant que le corps de Vincent fût exposé comme pâture aux bêtes sauvages pour priver ainsi les Chrétiens de la consolation qu'ils auraient eue en rendant honneur à sa dépouille.

  Mais un corbeau fut destiné du ciel à garder cette relique, chassant même un loup en le piquant entre les yeux. Ceci irrita Dacien qui ordonna que le corps fût cousu dans une peau de bœuf, lesté et jeté en mer, loin du rivage.

   Mais la mer l'y ramena avec la pierre qui y avait été attachée. Cette nouvelle effraya les envoyés de Dacien qui ne purent empêcher qu'on enterre provisoirement le corps sur le rivage.

Vincent apparut en songe à une pieuse veuve, du nom de Ionique, qui lui fit donner une digne sépulture sous les murs de Valence. On y bâtit aussitôt une église. Saint-Vincent est invoqué particulièrement pour recouvrer les choses perdues ou dérobées.

   Il est représenté, comme Saint-Laurent, en costume de diacre, ayant pour attribut un lit de fer à pointes aiguës, des ongles de fer, une meule. On le représente aussi portant un bateau, ceci rappelant qu'il fut embarqué pour être jeté au large.

  Depuis il est invoqué contre les risques de la mer par les marins de la péninsule ibérique. Ses reliques ont été longtemps conservées sur un cap qui porte aujourd'hui le nom de cap Saint-Vincent, au sud du Portugal. On dit à ce sujet qu’elles firent le voyage par mer de cet endroit à Lisbonne et que son navire fut accompagné pendant tout le voyage par deux corbeaux.

   On le trouve souvent avec une serpette, un seau et des grappes de raisin, en sa qualité de patron des vignerons. Cependant la tradition ne rapporte rien à ce sujet.

 

  Pour ce qui concerne son culte à Montréal, certains, comme Latorre, ont voulu voir la marque de l’immigration espagnole à l’époque carolingienne. C’est possible mais cela semble tardif.

En effet : la vénération de ce saint a connu dès le départ une très large diffusion hors d’Espagne puisque le mérovingien Childebert s’en était fait remettre des reliques deux siècles plus tôt et que tout laisse supposer qu'il est passé par Montréal.

Lequel Childebert, fils de Clovis, avait assez de dévotion pour celui dont il était allé chercher les reliques à Saragosse même, pour en amener, entre autres, à Mont Saint Vincent en Bourgogne et à Saint Germain des Près. On peut penser que le dépôt de ces reliques "marquaient" son territoire. C'était sa marque personnelle.

   Du point de vue historique on notera que, dans le texte rédigé d'après Prudence, l'arrière-plan culturel est oriental. Le personnage de la veuve Ionique est peut être une allusion aux Ioniens, peuple de l’Attique, excellents marins qui fondèrent des colonies sur la côte asiatique de la mer Noire.

   On trouvera aussi très singuliers d’une part, l’allusion aux corbeaux qui sont les messagers des dieux dans le rite mitraïque et, d’autre part, le confinement du corps du supplicié dans une peau de bœuf, animal lui aussi mitraique à moins que ce ne soit une allusion plus générale au rite de la taurobolisation. Le loup, me semble-t-il, tient la place du chien sauvage qui mord le taureau dans l'imagerie mitraïque.

Dioclétien était un adorateur officiel de Mithra, notons-le au passage..

   Prudence donne un détail curieux : le grand-père de Vincent se nommait Eutychius (ou Euthychien) or il se trouve que le Pape Euthychien, qui fut le 26 ième pape,  d'environ 275 à 288, aurait bien put être son grand-père chronologiquement mais il ressort surtout que c'est sous son pontificat qu'apparut Manès.

La parenté entre le mitraïsme et le manichéisme est trop connue pour que j'ai besoin de développer.    

L’examen du contexte historique montre qu’en ce temps-là l’usage était de donner de grandes festivités en l’honneur du saint patron de la Ville et les meilleurs poètes rivalisaient dans un contexte culturel connu de tous, frisant parfois le syncrétisme religieux.

 En tout cas, ce qui est certain reste que la concurrence du mithraïsme n’est pas une invention et que chaque détail compte même si le rigoureux ordonnancement des faits peut souffrir éventuellement de la licence poétique. Ce n'est qu'au Concile de Nicée, en 325, que le sort des hérésies dualistes va être réglé.

Sous cet éclairage, le Saint apparaît comme le symbole même de l'authenticité chrétienne, un Vainqueur qui appelle, du fond des siècles, Saint Dominique à sa succession pour lutter contre la consternante hérésie cathare, issue des gnoses dualistes.

 

 

  Pour quelle raison la Collégiale fut dédiée à Saint Vincent alors que précédemment l’église paroissiale l’était à la Vierge ? Cette dédiction date de l'installation du Chapitre collégial, en 1318. A cette époque la vigne ne tenait que peu de place dans la culture à Montréal. On s'occupait de la laine et du tissage plus que de tout le reste.

   Il existe un indice qui peut aider à comprendre : dans la chapelle des Anciens Combattants, si on lève les yeux au dessus du crucifix, on voit au milieu de la frise de décoration une rosace quadrilobée qui représente un navire à deux mâts guidé par une étoile. C'est exactement le chiffre de Saint Vincent (et aussi de Stella Maris qui en est la récupération).

Cette frise a probablement été peinte à la fin du XIX° siècle par Denat, le neveu de Monseigneur Belmas. En peignant ce motif, Denat a voulu laisser une indication, je pense.

Je crois que cette indication est celle de l'ancien nom de la chapelle. Celle-ci aurait été dédiée à Saint Vincent depuis les temps immémoriaux et pour le dire, il a choisi le bateau et l'étoile plutôt que les instruments de la vigne.

Ce qui est étonnant reste tout de même que cette chapelle soit située dans l'angle Nord/Ouest du château-fort primitif.

   D'où cette idée simple selon laquelle le Chapitre collégial a tout simplement repris l'invocation à Saint Vincent de cette chapelle comme sceau d'authenticité et symbole du pouvoir.

   Saint Vincent serait alors le symbole de cette appropriation victorieuse de la colline sur le culte mitraïque.

 

 

Qu'advint-il du corps de Saint Vincent ?


La transcription du Cartulaire de l'Abbaye de Conques en Rouerge donne les précisions suivantes :

 

.... Translation des reliques de S. Vincent de Saragosse à Castres.

Le transport de sainte Foi d’Agen à Conques étant lié à celui de saint Vincent de Saragosse à Castres, il est nécessaire de dire un mot de ce dernier.

 

   D’après le témoignage d’Aimoin (Act. SS. Bened. saec. IV, part. 1, page 613), un moine de Conques, Audaldus, apprit, vers 855, d’un Espagnol nommé Berta, que corps de saint Vincent de Saragosse était demeuré à Valence et qu’il paraissait facile de s'en emparer. Audaldus eut l’idée d’enrichir son couvent de ces précieuses reliques.

Il partit, arriva sans encombre à Valence, enleva les restes du martyr et reprit chemin de la France.

Il portait le corps dans un sac, afin de ne pas attirer l’attention. La nuit seulement, il rendait à ces reliques un hommage secret, en psalmodiant devant elles, à la lueur d’un cierge. Comme il séjournait à Saragosse, une femme le vit prier ainsi et le dénonça à l’évêque Sénieur.

Celui-ci fit saisir le sac et arrêter le moine. Interrogé, Audaldus commença par déclarer qu’il emportait le cadavre d’un parent, pour lui donner la sépulture dans son pays. Mais mis à la torture, il finit par avouer que le corps était celui d’un saint, mais donnant aussitôt le change à ses bourreaux, il soutint que ce saint était un martyr du nom de Marin. On le relâcha alors, sans lui rendre les reliques.

Revenu à Conques, il raconta ses aventures à ses confrès qui ne voulurent pas y croire, le traitèrent d’imposteur et le chassèrent.

       

   Pendant que le corps de Vincent de Saragosse se trouvait sous un nom supposé dans la patrie même du martyr, Usuard, l’auteur du martyrologue, entreprit le voyage de Valence pour chercher également les reliques de ce saint, principal patron de l’abbaye de Saint Germain-des-Prés dont il était moine.

Mabillon rapporte qu'il fut muni d'une recommandation de Charles le Chauve en 858 et qu'il tenta de remplir sa mission en compagnie d'un de ses confrères, Odilard.

L’évêque d’Uzès et des habitants de Viviers lui ayant dit, d’après des renseigements inexacts, que les restes sacrés avaient été transporté Bénévent, il renonça à son projet et se borna à prendre à Cordoue des corps de martyrs de la persécution d’Abdêrame.  Il ramena cependant les corps de Saint Georges, de Sainte Natalie et de Saint Aurèle ainsi que des copies de documents. Mais quand il arriva, les Normans avaient brûlé le monastère de Saint Germain.

 

   De son côté, Audaldus, renvoyé de Conques, vint demander un asile à l’abbé de Castres, Gislebert, qui le reçut, ajouta foi à ses paroles, et le mit en rapport avec Salomon, comte de Cerdagne. Celui-ci obligea 1’évêque Sénieur à restituer le faux saint Marin, et le martyr de Saragosse, quittant sa propre ville natale, vint illustrer de sa présence l’abbaye de Castres. Les moines de ce monastère donnérent, au XII° siècle, à Saint Gérmain des-Prés une partie de la mâchoire de saint Vincent.

(D'une autre source : dans cette affaire un certain Bernon, abbé, engagea Aimoin à faire cette relation écrite. Je ne sais si c'est le même Bernon que celui de Cluny.)

 

— Les reliques de S. Vincent de Saragosse attirèrent bientôt à Castres un immense concours de pèlerins. Le Rouergue en envoya, comme les autres pays circonvoisins, et la chronique d’Aimoin dit qu’ils furent récompensés de leur foi par des miracles éclatants. Les moines de Conques purent alors se repentir d’avoir laissé échapper un pareil trésor. Ils songèrent à le remplacer, et jetèrent les yeux sur un autre saint Vincent, dont le corps était déposé à Pompejac, dans le diocèse d’Agen. Il l’acquirent, on ne sait de quelle manière.

 

Note : on constate que Saint Vincent est caché sous un faux nom : St Marin, ce qui indique bien qu'il est associé à la mer.

 


En 542, Childebert, roi de Paris, et Clotaire, roi de Soissons, qui assiègent Saragosse, touchés par la piété des habitants entrés en pénitence et processionnant derrière le corps de saint Vincent, levèrent le siège pourvu qu'on leur remît le bras droit et l'étole du martyr pour qui, sur le conseil de saint Germain d'Auxerre, ils construisirent l'abbaye Sainte-Croix-Saint-Vincent, devenue depuis Saint-Germain-des-Près, où Childebert fut inhumé. L’avant-bras droit fut plus tard donné à l’église de Vitry-le-François. On dit aussi que Childebert donna le chef à saint Domnole, évêque du Mans, qui les déposa dans le monastère qu’il avait fait construire en l’honneur du martyr de Sarragosse ; cette relique fut perdue pendant la Révolution, comme celles que conservaient les religieuses de Fontevrault, à Charmes (diocèse de Soissons). Le cœur de saint Vincent, conservé à l’église de Dun-le-Roi, en Berry, fut détruit par les Calvinistes (1562). En 876, Charles le Chauve passant à Besançon fit don à l’évêque Thierry de deux vertèbres de saint Vincent.(Source Wikipédia)


  

  




 

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