Le Puits dit  « D’en razaïre » ou

« du Barbier".

 

A partir de la relation du Chanoine Montagné.



    Le vénérable chanoine Paul Montagné, homme peu suspect de légèreté, donnait dans «Notion scientifique du Folklore en Pays d’Aude » ce que lui rapportait sa grand-mère au sujet « du Puts del Rasaire ». Cette grand-mère, susceptible d’avoir connu Napoléon III, peut être considérée comme une source digne de foi pour la recherche qui nous intéresse.

   Voici sa relation...

 

   « … Il se passa autrefois à cet endroit, me disait ma grand-mère…un crime auquel on ne saurait penser sans se signer deux fois ; et depuis des fantômes rôdent tout autour. A ce moment ma vieille grand-mère se levait, faisait un grand signe de croix, et murmurait tout bas quelque oraison. Et elle continuait.

  Deux frères vivaient autrefois au quartier de la Caussade. La mort de leur mère, veuve depuis longtemps, les obligea à partager les champs dont elle avait gardé la jouissance. Ce fut pour eux l’occasion d’une brouille mortelle et d’une haine sans pardon.

  L’aîné travaillait un jour aux champs du puits, avec sa femme et ses deux petits enfants, lorsqu’il vit venir vers lui son jeune frère qui, à brûle-pourpoint, le traita de voleur, se jeta sur lui et l’abattit avec un marteau de fer dissimulé dans sa blouse. La jeune femme et les enfants de la victime essayèrent de le défendre. Mais le meurtrier qui avait perdu tout contrôle de lui-même, les assomma avec la même brutalité, et le crime commis, retourna l’arme contre lui-même.

  C’est pourquoi, quelques heures après le drame, les gens de la Caussade, alertés par un voisin qui avait découvert les quatre cadavres ensanglantés, apportaient les victimes d’une haine fratricide dans une maison qu’on surnomma pendant longtemps « l’ostal del malur ».

  Et se signant pieusement, ma grand-mère ajoutait :  depuis des fantômes de toutes espèces se promènent aux alentours de ce puits, surtout durant les nuits d’orage. Et il n’est pas rare qu’un berger attardé, ou le paysan qui revient de sa borde, le soir au clair de lune, n’entende en passant près du pouts del rasaïre des appels désespérés, des gémissements plaintifs, ou des cris stridents et coléreux d’un coq.

  Et en finissant son histoire : quand tu passeras près du puits, signe-toi et dis une prière pour les âmes en peine de l’oustal del malur, qui attendent au fond de ce trou l’heure de la délivrance. »

 

  La traduction du titre : Puits du Barbier, que donne le Chanoine, tendrait à établir un rapport avec le patronyme Rasaïre, Raseire ou Razeyre qui est relevé plusieurs fois dans les nécrologues de l’Ancien Régime à Montréal. Il arrivait fréquemment que des noms de profession devinssent patronymiques comme Roudière ou Séguier. L’altération de Puts de Rasaïre en Puts del Rasaïre, puis en Puts d’en Razeyre n’aurait rien d’exceptionnelle à ce titre.

  Il faut signaler pourtant que Roger Nègre donne tantôt «Pech d’en Razaïre » tantôt « Pech d’en Razes », pour évoquer cette crête situé précisément en contre-haut de ce puits, qui devient celle des Justices le long du chemin de la Madeleine. (Lequel mot pourrait venir de l’altération de mas, maselet, maselette et c…, pour indiquer un faubourg et n'a rien àvoir avec Sainte Madeleine.)

  Cette hypothèse, puits du Barbier, est balancée par une autre plus solide : nous serions en présence d’un nom qui se rattache à Razès. Dans cette perspective il faut considérer la Porte du Razès (ancienne Porte des Rozes) qui mène précisément à ce tènement au sud-est du village. Nous serions en présence d’un groupage : le puits, la crête qui le domine et la route qui y mène seraient de même origine, sans oublier la porte du village nommé Porte des Rozes.

  On a longtemps discuté sur l’origine de Razès mais il n’a été trouvé aujourd’hui rien de mieux que l’origine rotas = les roues, par allusion aux chariots des Wisigoths et par métonymie. Le Cami de lei Rodas à Montréal s’inscrit vraisemblablement dans cette perspective topomastique d'autant qu'il appartient au décimaire de Saint Michel, tout comme les lieux que je viens de citer. Quant à la confusion phonétique du "t" en "d" puis en "z", c'est une grande classique que l'on retrouve précisément dans Chemin de la Madeleine.

 

  Montréal forma, selon quelques auteurs conséquents, la limite de leur royaume de Narbonne, à l’Ouest, jusqu’aux premières années du VIII° siécle, et si on situe leur arrivée au début du V°, les Wisigoths demeurèrent, dans le village ou ses alentours, un temps évaluable à un peu moins de trois siècles. Ce qui peut laisser des souvenirs.

 

  Dans le texte lui-même, on peut relever quelques incohérences. Il y a, par exemple : cinq morts mais quatre cadavres. Où est passé celui de l’assassin qui, de la manière la plus invraisemblable, s’est donné la mort à coups de marteau ?

  Pourquoi « l’oustal del malur » ?

  Il n’est pas dit qu’on ait jeté les cadavres dans le puits aussi peut-on s’interroger sur l’origine des gémissements des âmes en peine qui en surgissent. Nous sommes dans le domaine du surnaturel.

Le mérite du Chanoine est d’avoir fidèlement transcrit les incohérences du texte car elles traduisent son extrême ancienneté. Cette légende a été racontée des milliers de fois, pendant des siècles, et si elle semble compter des incohérences c’est qu’au cours de ces reditions on a voulu conserver la signification sacrée aux dépens de la logique narrative immédiate.

  Ce caractère sacré attaché aux lieux était encore illustré, voici trente ans, par la petite chapelle dédiée à la Vierge sur la propriété de François Fages, (aujourd’hui disparue bien que le dernier vestige en soit encore aujourd’hui un portail peint en « Bleu Vierge Marie »), à proximité supposée immédiate du drame, en face de l’actuelle maison Blin.

 

  Deux frères qui s’entretuent est un thème connu depuis Abel et Caïn, la mythologie latine ou grecque abonde en exemples de ce genre. L’enjeu étant la maîtrise du sol nourricier.

  La présence du puits est lourde de sens : dans la symbolique, le puits est le lieu de passage entre le monde des vivants et celui des morts où l’on peut contempler un ciel devenu souterrain, il est associé à la mère, lieu de passage entre la non-vie et la vie (puits et mère de famille ont la même racine sémantique en latin) .

  Les appels désespérés qui viennent du puits sont ceux des âmes en peine qui ne peuvent faire le chemin inverse de la naissance, c’est à dire le retour à la vie éternelle, et qui attendent la délivrance de leur purgatoire par la prière.

  Les cris stridents et coléreux d’un coq, symbole de la trahison ou de la veille dans le Christianisme, sont vraisemblablement les cris d’indignation, de douleur ou d’angoisse de la communauté chrétienne. On tente d’aider à cette renaissance par l’installation d’un oratoire.

 

  D'autre part, l’emploi du marteau comme arme n’est pas banal. Faut-il supposer que la profession du frère meurtrier se rattachait au travail du fer, des armes de fer (ou plus largement au malleus maleficarum des forces du mal) ?

  Les Wisigoths sont aussi connus comme métallurgistes que comme agriculteurs, ne serait-ce pas donner l’origine de l’assassin que de préciser qu’il s’agissait d’un marteau ? On pourrait comprendre, dans la perspective morale chrétienne, que le meurtrier ait retourné symboliquement son arme contre lui, vaincu par la concience de la monstruosité de son crime.

 

  Cette légende pourrait évoquer une peur millénaire, fondée sur des événements graves, celle d’envahisseurs armés s’en prenant aux agriculteurs sédentaires, thème récurrent dans notre histoire ; un sujet que l’Eglise a adroitement exploité dans une démarche syncrétique.

 

  Effets de l’imagination ? Interprétation hasardeuse ?

  C’est possible, mais à considérer l’énorme travail d’inventaire des légendes audoises qui a été commencé avant la guerre de 40, on ne peut être que frappé par l’extraordinaire antiquité de thèmes qui ont, assez souvent, mille ou deux mille ans, voire plus. En tout cas, ce qui est certain, c’est que cette légende ne date pas d’hier.

  Montréal a été le lieu d’événements violents par le passé (invasions tectosage, romaine, barbares, wisigothe, arabe, franque, carolingienne ou française, et il n’y a rien d’étonnant à en trouver la trace dans le folklore local.

 

  Pour le plaisir on peut se risquer à une tentative d’interprétation de ce texte légendaire tout en sachant que l’on s’approche plus de la science-fiction que de l’histoire.

  Les Wisigoths se seraient installés par la force dans le quartier sud-est de Montréal en venant de l’Est, occupant la source de la Grande Fontaine et ses environs.

  D’inévitables conflits auraient éclaté avec la population locale. Au nombre de ceux-ci le partage de l’eau, des terres arables et la différence de religion car les envahisseurs étaient arianistes.

  Les Wisigoths, guerriers par nature, auraient pris le dessus sur les paysans locaux puis ceux-ci se seraient révoltés. Un combat s’en serait ensuivi et les Wisigoths chassés définitivement (ce qui expliquerait qu’on ne fait pas mention du cadavre de l’assassin : il s’en va tout simplement.)

  Chassé par la conscience d’un péché inexpiable et mortel pour l’inconscient collectif ? Les quatre victimes ne seraient-elles pas symboliquement les quatre quartiers de Montréal ?.

 

  L’Eglise aurait donné un sens pédagogique à cette querelle et, peu à peu, de redition en redition, la réalité historique aurait disparu au profit d’un formatage légendaire et structurant qui a tout de même franchi quinze siècles.

  En cela la légende du Puts d’en Razes nous est extraordinairement précieuse.

  Il est rare de tomber sur un texte d’une telle beauté, tant du point de vue historique que du point de vue de la richesse légendaire. Son interprétation n’est sans doute pas achevée et l’avenir nous réservera peut-être de belles surprises.