Essai sur la sociologie de Montréal à travers les âges.

 

  La question qu'on peut se poser est la suivante : au regard des villages avoisinants est-ce que Montréal a une histoire sociologique différente. La réponse est peut-être oui.

  

   La ville appartient au nombre de celles qui ont été dans l'histoire des étapes obligées. Au moins à plusieurs titres. D'abord parce qu'elle a été une étape sur un chemin mégalithique, ensuite parce que la ville se situait sur le transit de l'étain, à la période celte, entre Toulouse et Narbonne et de là, peut-être, tire-t-elle son nom antique de Aéria. Place forte romaine puis wisigothe est ensuite carolingienne avant de jouer un rôle prépondérant dans le maillage féodal des seigneuries.

   Ce ne sont pas là des caractères discriminants, en effet de nombreuses villes peuvent se prévaloir des mêmes caractéristiques historiques quoique je n'en connaisse pas qui ait tous les caractères en même temps.

   C'est aussi une ville frontière et ceci pendant longtemps, au moins deux cents ans, entre le royaume des Wisigoths de Narbonne, en d'autres termes, entre la Septimanie et l'Aquitaine Première. C'est une ville verrou qui ouvre sur des terres fertiles quand on arrive de l'Est. C'est aussi une terre d'immigration parce qu'ici plus qu'ailleurs la production de laine et le tissage, associés à la production de vin, attire les miséreux de la Basse Ariège et de Catalogne.

   Mais, somme toute, ce ne sont peut-être que des anecdotes historiques sans grandes conséquences. Cela ne suffit pas pour se différencier du sort commun des villages avoisinants. Il faut chercher ailleurs un événement significatif.

   En 1240, après que le roi de France devint le maître de la ville, il lui concédait un régime consulaire et des leudes. Et, cette année-là, la ville était érigée en chatellènie royale, c'est-à-dire en cour d'assises d'aujourd'hui. Trois générations plus tard, le nouveau pape Jean XXII, en faisait le siège d'une administration ecclésiastique : le chapitre collégial.

   Ces faits ne sont pas sans conséquences.

   Le XIIIe siècle est l'époque où l'habitat, jusqu'alors dispersé, commencent à se rassembler sur la butte. À un ensemble de population plus important il devient nécessaire d'élaborer d'autres règles de conduite sous le magistère de nouveaux maîtres.

   L'établissement d'un ressort judiciaire va élargir l'intérêt que les Montréalais portaient à leur environnement jusqu'aux limites de ce ressort alors qu'ils ne s'en seraient sans doute que peu soucié auparavant.

   Cela signifie aussi l'arrivée dans la ville non seulement de juristes sédentaires mais aussi de juristes de passage amenés par les causes défendues. Les juristes sédentaires, sans doute assez nombreux, sont partie prenante dans la vie sociale. Ce sont, en quelque sorte, des intellectuels fraîchement débarqués dans un pays de tondeurs de moutons. À leur nombre faut ajouter celui des clercs de tout poil qui les accompagnaient. Trois générations plus tard nous retrouvons l'un d'entre eux, Jean de Montréal, comme avocat des Templiers.

   L'accroissement général de la population et le rayonnement croissant de la ville vont sans doute compter beaucoup dans la décision d'instituer un chapitre collégial à Montréal. Mais préalablement, les travaux entrepris pour agrandir l'église vont amener dans la ville une foule de compagnons venus des quatre coins de France. Ces travaux durent plusieurs décennies, nombreux sont ceux qui feront souche.

   L'institution du chapitre collégial lui-même va fixer une population de clercs, tonsurés ou non, d'au moins une centaine de personnes. En trois générations la ville va donc connaître un profond bouleversement sociologique.

   Si on compare cet état des choses avec ce qui se passe dans les alentours, nul doute que la ville a connu un destin particulier. En effet : un tel renouvellement sur une période si courte n'est pas courant. D'ailleurs, l'impact culturel d'une telle immigration en a eu pour conséquence que la langue elle-même a évolué ; dans une étude donnée par Sabarthès celui-ci met en évidence l'émergence d'un "Parler de Montréal". Dans les grandes lignes : la prononciation de l'occitan a évolué à Montréal, à peu près sur l'aire du canton actuel, sous l'influence de la phonétique des gens venus du nord.

   C'est probablement à partir de là que Montréal acquiert une personnalité particulière que les villages voisins ne manqueront pas de brocarder par une profusion de chansonnettes caricaturales dont il ne reste aujourd'hui pratiquement rien.

  

   Il est aujourd'hui très difficile de dresser un inventaire culturel des influences qui ont été amenées dans la ville par l'effet d'une immigration continue venue de toutes parts.

   Toutefois il est assez sensible, au moins jusqu'à deux générations en arrière, que le qualificatif "espagnol" était péjoratif. Et ceci bien antérieurement à la période de la guerre civile dans ce pays.

   C'est assez curieux puisque l'immigration espagnole, avec des périodes plus ou moins intenses, a été à peu près continue depuis au moins un millier d'années. La ville elle-même a fait partie de la sphère d'influence du roi d'Aragon au XIIIe siècle puisqu'il vint en personne à Montréal, ville vassale en 1211, pour galvaniser ses vassaux de la région contre Montfort. La langue qui se parle à Montréal en ce temps-là est parfaitement intelligible aux habitants de la Catalogne. Et aujourd'hui un lettré catalan n'éprouve aucune difficulté à lire les Leudes de Montréal dans le texte.

   Il semble probable que le confinement de cette population dans le domaine de l'agriculture l'ait cantonnée dans un rôle subalterne dans les affaires de la ville, par rapport à ceux qui avaient des responsabilités politiques en raison de leur éducation. Des indices laissent penser que dans la ville même la manière de parler l'occitan était indicative du statut social.

   Les guerres de religion vont, à leur tour, brasser les cartes par l'arrivée d'une soldatesque nombreuse originaire bien souvent de régions fort éloignées.

   On note à nouveau une influence sur la langue puisque que les comptes rendus de l'élection des consuls sont rédigés en français à partir de 1572. La langue du pouvoir devient le français alors qu'elle était jusqu'alors l'occitan et le latin.

   Quoi qu'il en soit la ville avait connu depuis trois cents ans une forte évolution culturelle. Cette élévation intellectuelle va sans doute distinguer Montréal de ses voisins et c'est pourquoi, je pense, la ville a connu tant de gens attachés à écrire son histoire.

   Jusqu'au milieu de la seconde moitié du XXe siècle, l'histoire locale a été un exercice auquel il était de bon ton de consacrer quelque temps dans les milieux aristocratiques, soit par la la fortune soit par l'esprit. En tout cas, c'était un sujet de conversation.

  

   Malheureusement les vieux démons, ceux qui sommeillaient dans la vieille fracture culturelle entre Espagnols et clercs, se sont réveillés et ont emporté tout sur leur passage.

   Une sorte de révolution culturelle s'est mise en place, de nouveaux standards d'excellence sociale sont apparus. La pratique, même modeste, du latin est devenue la marque de l'opprobre, la pratique du français, ou même celle de l'écriture, sont devenus des sujets de suspicion légitime.

   Un illettrisme trompettant et revendiqué, la contestation permanente d'un pouvoir central nécessairement incarné par Paris, la négation constante des codes moraux ou civiques traditionnels, en somme : le retour à la vie sauvage, sont devenus les insignes visibles de la vertu citoyenne du moment.

   Autres temps, autres moeurs.

   Entre autres conséquences, et finalement c'est ce qui me fait le plus de grief, l'intérêt pour le passé c'est-à-dire un intérêt pour la fantastique aventure humaine de cette ville, aventure qui dure depuis plusieurs millénaires, s'est complètement éteint.

   Pour un historien local, c'est un bien triste moment à passer que celui de devoir s'employer à faire l'inventaire avant fermeture.

                                     

Alimenta pequeños cuervos y te reventarán los ojos.

 

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