Compte d'exploitation du domaine de Sanches en 1699



   Par un document daté de la fin du XVII ième siècle nous pouvons entrer dans la réalité de la vie économique du Montréal.

Ce document appartient à une liasse d'archives concernant les affaires des Religieuses de Sainte Ursule qui étaient propriétaires de Sanches et La Lauze.

   C'est un descriptif, en année moyenne,  des comptes de  cet établissement.

   (Une livre == 20 sols.)

 

Recettes :

Blé : 220 setiers à 18 livres = 3960 liv.

(setier de blé, mesure de Carcassonne = 85,62 litres. Quartière = 1/4 de set.,

Migère = 1/8 de set. Pugnère = 1/16 de set.

Boisseau = 1/32 de set.)

 

Orge : 35 set. à 12 L. 10 sols = 437L.10 s

 

Millet : 18 set à 10 L. = 180 L.

 

Fèves : 28 set. à 9 L.10 sols = 266 L.

 

Aricots (sic) : 6 set. à 20 L. = 120 L.

 

Lentilles, pois verts : 4 set. 20L. = 80L.

 

Avoine : 110 set. à 7 L. = 770 L.

 

Paumelle : 6 set. à 8 L.= 48 L.

 

Orge : 7 set. à 8 L. = 56 L.

 

Vesces : 6 set. à 9 L. = 54 L.

La paumelle, (qui est de l'orge coupé

vert), et la vesse, (sorte de pois sauvage),

sont associés en culture car la vesse a

besoin d'un support pour croître;  en les

coupant ensemble, on produisait de

l'aliment pour bétail.

 

 

 

200 balles de foin à 40 sols = 400 L.

 

150 balles d'esparce à 40 sols = 300L.

 

Graine d'esparce = 12 set. à 6 L. = 72 L.

 

Environ 80 piles de bois de chêne à 38 livres la pile = 3040 L.

(Pile = 3,2 stères, il s'agit de la petite pile, celle de chêne, celle de hêtre ou assimilé fait plus de quatre stères)

 

3500 fagots à 18 livres le cent = 630 L.

 

2000 fag. de trame à 10L le cent = 200 L.

 

10.000 fagots, moins beaux, pris sur le lieu, à 5 L. 10 sols le 100 = 550 L.

 

38 cannes de plancher bois de construction, à 3L. 15 sols = 142 L. 10 sols

(Canne de Carcasonne = 1,785 m)

 

Poutres et solives, en bloc = 30 L.

 

Lin : 100 set. à 16 sols = 80 L.

 

Laine du troupeau de Sanches = 400 L.

 

Laine du troupeau de la Lauze, à moitié fruit = 86 livres.

 

Droit des agneaux : 50 à 4 L. = 200 L.

 

Vingt agneaux pour leur entretien à 3 L. 10 = 3 L. 10 sols.

 

30 paires de canards, 3 L. la paire = 90 L.

 

18 paires de chapons, 3 L. la p.= 34 L.

 

16 paires de poulets, 30 sols la p. = 24 L.

 

55 paires de pigeons, 10 sols == 27 L. 10

 

750 œufs à 3 livres le cent = 22 L. 10 sols.

 

Pour un total de 12390 Livres 10 sols.

 

Il n'est pas évident de donner une contrevaleur en francs de nos jours à la livre d'alors.

Si on prend 50 F pour référence cela portait le blé aux alentours de 11,25 F. le kilo. C'est à dire dix fois sa valeur d'aujourd'hui. Cette estimation n'est pas forcément grotesque si l'on songe qu'au XIX° siècle, le budget en pain d'une famille ouvrière représentait encore la moitié des revenus du ménage. Au XVII° siècle les rendements agricoles n'avaient rien à voir avec ceux d'aujourd'hui, loin s'en faut.

Par contre la pile de bois à 1900 F, c'est le prix d'aujourd'hui aujourd'hui. Cela fait le canard à 75 F ainsi que le chapon, le poulet à 37,50 F. Et l'œuf à 1,50 F.

 

On note une production de pigeons, ce n'est pas un privilège seignieurial dans la coutume de Toulouse, donc pas plus à Sanches. Ces animaux se nourrissent seuls et, par conséquent, ne sont pas chers : à 5 sols, cela fait 12,50 F la pièce. Toutefois, en les nourrissant, on a un meilleur rendement de l'élevage.

 

Les revenus de Sanches et La Lauze se répartissent ainsi : 34 millions de centimes en production de grain( 55%), dont le blé pour 20 millions, soit 32% du total.

 

Le bois donne 23 millions (37%) sur un total de 62 millions de centimes. Cette part importante est à rapprocher du fait qu'en dehors de l'énergie animale, le bois reste pratiquement la seule source d'énergie. Pas d'électricité ni de gas-oil ! En ordre de grandeur, cela donne l'équivalent de 40 000 litres de fioule à 0.9 euro le litre. L'un dans l'autre, nous ne sommes pas très éloignés des valeurs actuelles !

Voilà un sujet de méditation pour les économistes. Et si la mesure de tout était l'Homme et non le Marché ?

 

Dépenses :

Gages de l'économe : 200 Livres

Gages en grain pour l'économe, pour le métayer et le maréchal : 1022 Livres.

 

11 setiers de millet pour les gages en

grain de l'économe, du métayer et du berger = 99 Livres.

 

Seigle pour l'économe = 30 L.

 

Droit des agneaux = 51 L. 15 sols.

 

Gages du métayer et du berger de Sanches = 75 Livres

 

Gages du maréchal = 45 Livres.

 

Taille (-impôt-) = 1734 L. 15 sols.

 

Grain pour la semence : 58 setiers pour le blé. = 1044 livres

 

Seigle, 15 setiers = 187L. 10 sols.

 

Millet, 3 quartières à 10 L = 7 L.10 sols

 

Fèves, 7 setiers 2 quatières = 70L. 15 s.

 

Aricots, 3 quartières = 15 Livres.

 

Lentilles ou pois, 1 setier = 20 L.

 

Avoine, 16 setiers = 112 L.

(setier d'avoine, mesure de Carcassonne = 209,6 litres)

 

Paumelle, 1 setier = 8 Livres.

 

Orge, 1 setier = 8 Livres.

 

Vesces, 2 quartières = 4 L. 10 sols.

 

Lin, 3 quartière, 6 B = 18 L. 15 sols.

 

Grain de la coupe du bois, 30 sols la pile = 120 Livres.

 

Grain de récolte :

Blé = 168 livres

Vin = 15 charges à 11 L. = 165 L.

(charge de vin = 243,50 litres = 14 migères divisées en 4 pots ou feuillettes = 2,46 l. On suppose que ce vin est acheté à l'extérieur, 3,80 F le litre. Cela fait tout de même 3 650 litres de vin.)

 

Pour le dépiquaijour 171 L. 15 sols

 

Pour le sarcleur = 79 L.

 

Pour la toison = 9 L.

 

Pour les frais de récolte ou coupeur 258 Livres et 16 sols.

 

Total des dépenses = 5725 Livres et 16 s.

 

On observe tout d'abord les rendements agricoles . Pour le blé : 58 setiers semés pour 220 de récoltés. C'est quatre fois la semence. Aujourd'hui, c'est plus de vingt selon les terres.

Même si l'économe vole ses maîtres, comme il se doit, cela ne fait pas grand chose par rapport à aujourd'hui ! Il ne faut pas se louper aux semailles !

Vers 1950, les rendements étaient de huit à dix quintaux hectare. On ne traitait pas les blés, il fallait les sarcler à la main pour les désherber.

Souvenons-nous qu'avant guerre, le pain était payé au boulanger par les paysans à "poids pour poids", c'est à dire un kilo de blé pour un kilo de pain.

Essayez aujourd'hui d'échanger votre baguette au boulanger contre deux cents grammes de blé! Il va vous rire au nez, car elle vaudrait alors 25 centimes ! Tout ceci pour illustrer le fait que le prix du blé a bien chuté. (Pour les équivalences en euros, voir un spécialiste).

 

L'avoine donne 110 pour 16, ce qui fait sept fois, et l'orge aussi. Les fèves 4 fois, ce qui est bien peu sauf à considérer qu'une partie de la récolte est mangée verte en gousses.

La fève est la base de l'alimentation des pauvres, aussi doivent- ils en cultiver pour eux et des lotissements spéciaux sont mis à leur disposition. Pas de R.M.I.

On peut penser toutefois que ces comptes sont minorés pour des raisons fiscales, ce que ne se permettrait pas, bien sûr, un agriculteur de nos jours !

Le maïs n'est pas mentionné et il est pourtant déjà introduit dans la région.

 

Les frais de personnel.

L'économe touche 200 livres en argent et environ le double en grain. Soit 600

livres. On suppose qu'il a son propre élevage (millet).

Le maréchal prend environ 400 livres en grain et argent.

Le métayer 400 livres aussi plus du millet pour son propre élevage. Le berger touche du millet et une part sur les naissances du troupeau : 51 L. et 15 sols.

 

Réduits à des francs d'aujourd'hui, cela donne 30.000 F pour l'économe et par an, soit 2500 F/mois; le maréchal et le métayer environ 1700 f/mois. (Les pratiquants de l'Euro feront le calcul).

Evidemment, pas de sécu ni retraite ! On meurt jeune.

Mais ce sont déjà de gros salaires par rapport à ce que touche le coupeur de bois. A 30 sols la pile, soit 8 litres de blé, il ne lui reste pas grand chose s'il doit nourrir sa famille, sachant que pour sortir une pile de bois à la hache et chaque jour, il faut se lever de bonne heure et être en bonne condition physique. On peut espérer pour lui que ses gosses ramassent des fougères pour les boulangers ou bien font de la cueillette.

 

Sur l'exploitation, les frais de personnel s'élèvent à environ 2500 livres soit 44% des dépenses, ou 20 % du chiffre d'affaire déclaré. En ces temps bénis, pas d'URRSAF, ni ASSEDIC ou autres PRO-BTP. Le bonheur, quoi !

 

Le grain pour la semence représente un poste important. L'impôt 14 % sur le

chiffre d'affaire ce qui n'est pas très éloigné de notre réalité avec la TVA et les innombrables taxes et impôts directs ou indirects qui nous sucent le sang.

 

Cette propriété a été vendue à peu près au prix de son chiffre d'affaire annuel et le rendement du capital est de 46 % après impôt. Il faut quand même remarquer que cette exploitation finance un ordre religieux dont les buts sont caritatifs : l'éducation, le secours aux pauvres et les soins aux malades, notamment à Carcassonne.

On peut, certes, critiquer la chose mais rappelons que toute société, et celle de l'Ancien Régime en particulier, repose sur le principe de la redistribution qui, seul, peut assurer la pérennité de l'ordre social.

 

Comme le prieuré de Sanches a sa propre église, il n'est pas soumis à la dîme mais doit l'entretenir.

Les affaires de Sanches commencent à se gâter quand le Chapitre de Montréal excipe de la négligence des Ursulines en la matière pour proposer de faire les travaux à leur place mais en exigeant la dîme correspondante; 1300 livres, cela fait réfléchir un chanoine !

 

Et tout cela se termine par un joli procès à Toulouse... On peut parier que ce sont les avocats qui en ont tiré le plus grand bénéfice, pas les pauvres...

 

Note : on a complètement perdu de vue aujourd'hui qu'à cette époque, et pendant longtemps encore, non seulement une partie de la nourriture provenait des animaux sauvages : escargots, lapins, oiseaux, poissons et c., mais aussi provenait des plantes sauvages : mauve, fragon, bardane, consoude, massette, champignons, asperges, divers tubercules (raiponce, gesse et autres), glands, fruits sauvages etc... Selon les saisons, cela agrémentait la bouillie ou le pain.

 

 

A propos de l'origine de Sanches :

Ce Géraud de Niort était donc l'un des capitaines de Trencavel. On retrouve sa famille dans la proximité de Limoux jusqu'au XIX° siècle.

Cette référence colle avec l'affirmation populaire selon laquelle Sanches aurait appartenu au roi d'Espagne sans que je n'aie jamais pu en trouver le fondement.

Ce n'était pas exactement le roi d'Espagne mais sa cousine, on n'était pas loin ! On peut imaginer que Sanches ait fait partie de sa dot.

Précédemment cette propriété avait appartenu aux seigneurs de Laurac.

 

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