Walter Fraenkel à Montréal.

Témoignages contradictoires sur une époque trouble…

Une enquête difficile dans le village.


   Si je rends hommage à Walter Fraenkel c'est que ce Montréalais d'infortune nous a laissé des aquarelles et des poèmes sur Montréal et, qu'à ce titre, il est un citoyen de la Ville pour l'éternité. Oh, je sais bien que personne ne se souvient de lui, justement : ce n'est que justice de relever son souvenir !

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   Walter Fraenkel serait né vers 1875.  Pour les uns il était Autrichien, ancien de la Garde personnelle de l’Impératrice Zita épouse de l’empereur Charles qui s’était exilé à Madère, et il avait fui l’Autriche à l’Anschluss. Cette version est contestée par d’autres qui font de lui un artiste peintre (ou un critique d’art) à Vienne et qui n’avait rien de militaire sinon la politesse d’un officier.

  On connaît de lui quelques poésies des aquarelles, par ailleurs excellentes, ayant Montréal pour sujet. On suppose que bien d‘autres sont en circulation.

  Il n’emporte dans son errance que sa collection de timbres qui devait être importante puisqu’elle lui aurait servi à soigner sa femme atteinte d’un cancer. Elle meurt à Paris en 1939. Inhumée au Père Lachaise a-t-on dit.

  Mais d’autres disent qu’il est pas passé par Paris mais qu’il a fui par la Yougoslavie, en compagnie d’un certain Rubenkes, et qu’il a séjourné sur la Côte Dalmate avant d’être à nouveau inquiété par les Nazis. Rejoignant la France nono, il se réfugie à Montréal de l’Aude, il y arrive en tout cas veuf et si profondément affecté par ce veuvage que la vie lui semble un fardeau.

  Ces témoignages que j'ai recueillis ne sont que les pièces éparses d'un puzzle tragique.

  Ses relations avec Rubenkes se distendent à Montréal au point qu’ils ne se fréquentent pratiquement plus. Rubenkes habite l’Ecole des Frères

  Fraenkel habite la maison de Maria Bonnave dont le père est scuplteur. Il partage le gîte avec d’autres réfugiés dans l’affectueuse hospitalité de Maria, dentellière de profession.

  Il fréquente M. Firth, citoyen britannique également réfugié, avec lequel il passe quatorze mois chez Maria et entretient des relations d’amitié au cours de promenades quotidiennes « à la maison des Moines et à Pinsaguel » en attendant un visa pour Lisbonne afin de rejoindre les Etats Unis où sa  cousine l’attend. Il parle six ou sept langues et s’excuse avec humour « de ne pas parler l’égyptien ».

  Il y a, à Montréal, de nombreux réfugiés, juifs ou non, dont Pasternak (qui habitait chez Guiraud, rue Basse et dont la femme ne fut pas déportée en raison de sa grossesse et de ses deux enfants dont l’un, Jean, sera revu à Valenciennes exerçant comme médecin vers les années 70. Quant à lui, il fut protégé par l’Evêché, dit-on, pour des travaux de traduction de l’hébreu alors qu’il était tailleur…

…et Emile Flamm qui était apparenté à Auguste Fraisse par sa femme. Ce Flamm travaille à mi-temps à la Mairie et chez Cahuzac comme commis aux écritures.

  Flamm meurt subitement dans des circonstances assez  floues, âgé de la quarantaine.  On accuse Paniérou, à tort, qui fait partie de la clique collabo active avec Boyer de la Ruche du Midi et Maurice Blanc. D’une autre source plus crédible : Flamm était protestant, il a été frappé d’une hémorragie cérébrale devant chez Paniérou, au fond de la rue Basse, c’est une infirmière républicaine espagnole qui lui a donné les premiers soins, à la lumière des bougies amenées par les voisins, et il est mort quelques heures plus tard chez lui.

  Habitait aussi devant l’église un couple qui avait eu deux filles sur le tard. L’un d’elles se nommait Rachel, l’autre probablement Ruth. Les maquisards leur offrirent la possibilité de s’enfuir mais elles choisirent d’accompagner leurs parents dans la déportation.

  En tout, plusieurs dizaines de réfugiés. Et un Maquis, que de nombreux Montréalais disent soutenir en secret, mais qui inquiète et sur lequel courent diverses accusations. En réalité on a peur de tout : du Maquis, des Allemands, des Alliés, de la Milice, des autorités, du voisin et même des parents et amis.

   La confusion règne dans une atmosphère de sauve-qui-peut où la dénonciation est la règle quotidienne.     Ainsi lors d’un parachutage d’argent au Maquis, au sujet duquel seuls les chefs sont au courant, l’argent disparaît et on retrouve le conteneur vide en labourant à Montagné. Les soupçons se portent sur le propriétaire de Majou, un médecin du nom de Delteil, d’autant qu’il est impliqué, par la suite, dans le double  meurtre de personnes qui en savaient trop, dit-on. Il y aurait eu probablement partage.

   D’autres disent que c’est de l’affabulation : selon un témoin disparu, membre actif du Maquis, tout ce qui aurait pu être récupéré ce sont des lettres de crédit sur la Banque d’Alger ou des bons de réquisition et les accusations contre un Espagnol, dont le père travaillait comme bûcheron dans la zône de largage et qui a fait de nombreux va-et-vient à l’étranger vingt années plus tard, relève de l’invraisemblable pour des raisons pratiques. Mais les langues vont bon train, la peur rend bavard.

   Les quelques blindés allemands stationnent dans le jardin du Docteur Cros, en face de l’endroit où habite Fraenkel. Le mur de Cros s’écroule sur les blindés, il est inquiété d’autant qu’il n’a pas la langue dans sa poche. L’interprète roumain, qui a déjà prévenu les Montréalais qu’il comprend un peu l’occitan qui est alors parlé à Montréal par la majorité de la population, dénoue la situation avec finesse. Cros évite le voyage en Pologne de peu.

   La garnison compte quelques dizaine d’hommes et la prison militaire est installée chez Joucla où le garde allemand qui s'ennuie commence à graver une croix gammée dans le montant de la porte. On peut toujours la voir.

 

   En 43 Fraenkel est arrêté et il meurt à Drancy. D’autres disent en Allemagne.

Sa cousine des Etats-Unis vient à Montréal récupérer les affaires de Fraenkel après la guerre. Roger Nègre la rencontre.

   Certains disent qu’il aurait été dénoncé par une juive, habitant derrière la Halle avec sa mère et se nommant Ruth Meyerhoffer. Elles habitaient rue de l’Angle. Certains disent qu’elle aurait été fusillée pendant la débâcle du côté de Lyon. Mais où est la vérité, encore une fois ?

   Mais d’autres disent que c’est les accuser bien légèrement, que, ces deux femmes auraient réussi à rejoindre les Etats Unis. Cette Ruth, une rousse, enthousiasmait beaucoup la population masculine du village. Par d’improbables moyens elle se procurait « des œufs et du tissu » qu’elle revendait au marché noir pour survivre, ce qui lui valait jalousie et médisances. A propos de ces improbables moyens, quelques personnes auraient bien aimé qu'on parle d'autre chose cinquante ans après les faits.

   Fraenkel rencontrait peut-être un certain Kemper, juif franco-allemand qui avait fui la conscription et s’était réfugié à Sanches sous la protection de Geffroy et de sa mère mexicaine, « Maman Couca », qui veillait au relatif bien être de tous. Celle-ci, experte en carabine, convoyait parfois des armes pour le maquis à peine dissimulées dans une charrette sous un tas de fagots avec un courage frisant l'inconscience. A Sanches, lieu de résistance, on voyait Sato le républicain, Job le réfractaire et d’autres qui avaient d’excellentes raisons de se mettre au vert.

   On savait que les Allemands préparaient une rafle puisque le cafetier Prunel, qui les avait consciencieusement ennivrés, avait subrepticement vu la liste, venaient en tête Baby, Rey, Soubrier et tous les autres employés communaux y compris les femmes. La fin de la liste ne fut pas lue entièrement ou oubliée dans la panique. De plus ce n’étaient pas les Allemands qui arrêtaient les Juifs mais les Français.

   Baby, l’agent voyer, qui n’y crut pas, mourut en déportation malgré les avertissements insistants de ses amis qui avaient surpris des conversations édifiantes chez son voisin d’en face, Boyer, qui louait chez Jeanne de Mons.

 

   Selon un témoin de l’époque de Fraenkel, lui, évaluait exactement le danger et il était probablement le seul. Dès la fin 42 Fraenkel ne sortit plus de chez lui. Ceci conforte la thèse qu’il savait ce qui allait se passer. D’ailleurs, dans ses poèmes sur Montréal, cette obsession est parfaitement lisible.

   Accuser Madame Alibert fut une chose commode pour bien des gens. Il en va de même pour l’infirmière Madame Adret dont on a dit le pire et le meilleur. En réalité, l’Administration savait exactement qui était où et n’avait pas besoin de dénonciateurs.

   Le quartier général des Allemands était situé à la maison Montagné et, dit-on, on y menait grand train. Des jeunes filles de bonne famille montréalaise ne s’effarouchaient pas de prendre part aux réjouissances.

 

   C’est le chef de brigade de Gendarmerie Durand qui a arrêté Fraenkel alors que son subordonné prétextait une crevaison du vélo pour lui laisser le temps de fuir. Ce gendarme Durand le poursuivit et le brutalisa sans aucune raison puisque Fraenkel, âgé de 64 ans, distingué et malade n’était pas du genre à faire le coup de poing. Il fuyait instinctivement le village en direction de Sanches, probablement… Le vaillant fait d'armes !

   Autre témoignage : "Les Gendarmes recevaient, par exemple, l’ordre d’arrêter les Juifs à dix heures du matin, il fallait qu’ils soient arrêtés avant midi et envoyés à Carcassonne. Mais les Gendarmes se débrouillaient toujours pour les prévenir tous dans ce court laps de temps."

Question : "Est-ce que, grâce à ce stratagème, il en est un seul qui soit passé au travers des mailles du filet ? "

Réponse : "Aucun, à ma connaissance. Sauf Pasternack qui était protégé par l’Evêché ou l’abbé Gau à Carcassonne. Mais il n’était pas à Montréal."

Question : "A quoi ça servait de les prévenir s’ils les attrappaient tous ? "

Réponse : "Je ne sais pas".

Question : "Aucun Juif ne peut témoigner qu’il ait été prévenu, comment le savez-vous qu’ils l’étaient ? "

Réponse : "C’est ce que faisaient savoir discrètement les Gendarmes par leurs épouses à quelques personnes."

   On appréciera au passage la duplicité du procédé.

   D’une autre source : Ruth, de retour d’Amérique, serait revenue en France et on l’aurait aperçue à Carcassonne à une époque très imprécise, vers les années 80.

 

  Le Centre de Documentation juive contemporaine, sollicité par nos soins, précise à son tour :

Parmi les documents dont nous disposons, voici les informations qui pourraient correspondre à la personne que vous recherchez :

Dans les listes originales de déportation, une personne du nom de Walter Frankel apparaît. Autrichien né le 12 mars 1879 à Breslau, il habitait rue de la Grande Fontaine à Montréal (Aude). Il était artiste peintre. Il est d'abord passé par le camp de Gurs avant d'être interné à Drancy, puis déporté par le convoi n°50 du 4 mars 1943 vers Maïdanek.

S'il s'agit de la personne que vous recherchez, vous pouvez poursuivre vos investigations sur son parcours pendant la guerre, en vous adressant aux centres d'archives suivants :

-  Archives de la Préfecture de Police, 1bis, rue des Carmes 75005 Paris tél. : 01 44 41 51 00, qui détiennent les registres d'immatriculation des étrangers à leur arrivée.

(*Gurs, Pyrénées Atlantiques. Breslau, ancienne Wroclaw et Maïdanek, camp de Pologne.)

 

Mis à part l’altération de Fraenkel en Frankel, il est évident qu’il s’agit de la même personne.

 

Les Archives de la Préfecture de Police, à leur tour, donnent :

Nationalité : ex-autrichienne

Adresse : Rue de la Grande Fontaine, Montréal (Aude)

Profession : artiste peintre

Biens saisis : une petite somme d’argent et une montre en métal blanc.

 

   Oui, Frankel appartient à l'histoire de Montréal. Quand j'ai enquêté sur lui j'ai compris tout de suite que des "gens très comme il faut", n'étaient pas très heureux du retour du fantôme. J'ai même subi d'amicales pressions, "Entre nous, vous me comprenez..."

   Ben non ! Comprendre quoi ? D'autres ont été bien moins aimables. "L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn" sans doute...

   Moi, je vois qu'on a assassiné un poète, un aquarelliste, qui a dépensé ses derniers instants à chanter Montréal. Tout parce qu'un con de Gendarme a fait du zèle. Je vois la scène telle qu'elle m'a été relatée : un vieillard malade qui fuit à travers champs en chaussures de ville et pardessus gris et qui se fait casser les lunettes d'un coup de poing par son poursuivant en uniforme. C'est le Gendarme qu'il fallait envoyer à Maïdaneck : faire ça à un poète, à un peintre, c'est se retrancher du nombre des Hommes.

   J'ai donc voulu soulever le couvercle de plomb d'un oubli délibéré pour que Fraenkel ne meurt pas une seconde fois.

 

   Voici quelques pièces de son oeuvre...

 

 

Die Künstler sterben niemals...