Les voyageurs qui arrivent par l'autoroute apprennent par un panneau routier qu'ils entrent en Pays Cathare. Il semble que les autorités politiques qui ont décidé de cette appellation ne savaient pas très bien ce que cela signifiait.

Il est fort probable que, dans leur esprit, c'était une manière de proclamer leur anticléricalisme congénital. Étrange programme politique dont les résultats ne sautent pas aux yeux pour le moment puisque l'Aude est toujours le département le plus arriéré de France.

 

Le reproche que l'on peut faire à bon nombre d'historiens locaux est non seulement d'avoir abordé la question du catharisme dans l'Aude comme un phénomène historique autonome mais aussi d'en avoir fait l'étendard de revendications socialo-identitaires. Rien n'est plus puéril.

 

Il existe dans toutes les civilisations une norme sociale moyenne qui ne satisfait pas la totalité du corps social par la force des choses et qui, par conséquent, entretient sur ses marges une contestation permanente qui peut revêtir plusieurs formes. Cette contestation est le fait le plus généralement d'hommes  souvent animés par la générosité et dont les exigences morales et politiques trouvent à dénoncer les dérives inévitables du consensus social. Ils proposent alors d'autres règles et essaient de les imposer et, quand ils y parviennent le résultat est bien souvent pire.

La plupart du temps cette contestation est absorbée plus ou moins rapidement pour nourrir l'évolution sociale mais il arrive aussi qu'il y ait rejet et cela se termine de la seule manière possible : le sang coule.

 

L'Histoire abonde en exemples dans toutes les parties du Monde, aussi bien en Perse, en Syrie, en Egypte qu'en Chine, et là il est difficile d'incriminer l'Église.

 

Le Moyen Âge est riche d'exemples ; à la fin du XIV° siècle, Jean Huss prêcha une réforme qui se termina sur un monceau de ruines fumantes baignant dans le sang. Münzer, le fondateur de la secte des Anabaptistes obtint le même résultat peu de temps après. Plus tard Campanella à Naples, les Chartistes en Angleterre et c... et c...

 

C'est une réalité imprévisible dont les mécanismes sont très complexes et partiellement inexpliqués. Il semble raisonnable de penser que le facteur cuturel ou religieux est important et peut servir de catalyseur dans certains cas.

 

 

 

L'Aude, depuis les temps les plus anciens, a été de manière notable sous l'influence culturelle des riverains de la Méditerranée orientale. On entend parfois dire que l'Aude "est le Liban de la France".

Le fait le plus ancien qui en atteste est que son littoral, dans l'Antiquité, a été imaginé comme le séjour des morts bienheureux (les Champs-Élysées), ce qui a donné son nom à la tribu des Élysiques peuplant alors la région de Narbonne. La littérature historique abonde d'exemples illustrant la permanence de courants économique et intellectuels venus de l'Orient.

Il ne faut donc pas s'étonner que la pensée religieuse orientale ait, au cours des siècles, connu dans notre région des périodes d'influence s'inscrivant en contrepoint de l'expansion chrétienne. Il est facile d'établir une solution de continuité de depuis le IIIe siècle de notre ère.

Ce d'autant plus que surgit à cette époque Mani (ou Manes) dont l'influence va être considérable. Celui-ci est un chrétien de la secte des Alkhasaïtes (on trouve aussi Elkassaïtes), il va avoir des visions lui aussi, et réformer le Mazdéïsme (ou Zoroastrisme) qui est la version perse de la forme primitive du Védisme dont découle l'Hindouisme.

C'est d'ailleurs cette secte des Alkhassaïtes et quelques autres qui vont servir de structure métaphysique à l'Islam, en gros. On parle de sectes judéo-chrétiennes stricto sensu; le sens qu'on donne à cet adjectif aujourd'hui provient d'un néologisme datant de la fin des années 1930 qui ne signifie pas grand chose.

Comme vous le voyez : tout est dans tout et réciproquement.

 

On doit à Eugène Burnouf (Histoire des Religions), publié avant la Guerre de 1870, d'avoir trouvé le fil rouge qui aide à y voir plus clair. Malheureusement Burnouf est passé à la trappe car il n'est pas politiquement correct en ce qui concerne l'opinion qu'il a professée des Juifs.

Et c'est bien dommage pour ceux qui étudient l'histoire des religions, Flavius Josèphe avec ses Antiquités Juives est resté deux mille ans au placard. Patience !

Pour Burnouf la fracture fondamentale entre la pensée chrétienne et la pensée orientale ou sémite relève du domaine de la métaphysique religieuse.

Pour faire simple disons que la métaphysique chrétienne émane d'un fond culturel panthéiste (Dieu est tout et partout), il est le principe de la création et de la vie. La meilleure représentation que l'homme puisse en faire est de type solaire, le modèle trinitaire rend compte parfaitement du fonctionnement du monde et ceci depuis les premiers écrits aryens ou indo-européens, tandis qu'au contraire la pensée orientale ou sémite procède du polythéisme, c'est-à-dire d'une représentation où les dieux, à l'image des hommes, sont en conflit permanent pour s'assurer la suprématie.

Le dieu sémite est une sorte de Schwarzenneger, c'est à dire qu'il ne peut exister que s'il y a des méchants.

 

Faut-il y voir la superposition d'un conflit fondateur, celui qui existe entre Abel le pasteur et Caïn l'agriculteur dans une aire qui a vu la naissance de la culture du blé ? Beau sujet de méditation en vérité !

 

Je partage l'avis de ceux qui pensent que toutes les hérésies reposent sur cette fracture.

Ajoutons qu'à part l'Hindouisme et le Christianisme, qui sont, de ce point de vue voisines en principes, les autres religions n'ont pas de métaphysique religieuse, c'est à dire de capacité à évoluer. Elles se résument, en gros, au respect de rites immuables.

Ne souhaitant pas finir mes jours empalé ou grillé j'éviterai de développer.

 

On ne sait pas vraiment si le Catharisme, dans la forme que nous ne lui connaissons, est une résurgence naturelle (ce qui n'aurait rien d'étonnant) ou bien s'il existe une solution de continuité avec les Gnostiques des IIe et IIIe siècle. Il suffit de constater la grande similitude qui peut exister entre les deux.

 

Chez les gnostiques Caïnites au deuxième siècle, par exemple, les Parfaits sont voués au respect des préceptes de la gnose tandis que les simples fidèles qui continuent leur existence impure sont désignés pour subvenir aux besoins des élus. Ceci est furieusement cathare avant la lettre.

Sans vouloir absolument relier les Cathares aux Caïnites je remarque tout de même que ceux-ci possédaient l'Évangile apocryphe de Judas dans lequel celui-ci ne trahit pas le Christ mais le livre, à sa demande, afin qu'il soient dévêtu de son corps d'homme. On note le thème de la libération du corps qui est identique chez les Cathares.

D'où la haine, chez ces derniers, pour St Jean-Baptiste qui avait sanctifié le corps de Jésus par le baptème (c.f. le Miracle des Épis Sanglants à Montréal) alors qu'ils vénéraient l'Apocalypse de l'Évangeliste, texte gnostique par excellence. Les Cathares n'avaient sans doute pas bien lu St Matthieu pour qui le baptême "est un ensevelissement dans la mort et une résurrection". Ce qui un un thème solaire issu du védisme : l'eau éteint et le feu de Dieu rallume. C'est pour réallumer les morts qu'on brûle les gens une fois qu'ils se sont éteints, en Inde.

Les Caïnites professaient aussi que l'exercice bien entendu de leur religion consistait à commettre le plus de d'infâmies possibles. Notamment dans le domaine du sexe et du commerce de l'argent (Théodoret, V° siècle.). Ceci est à rapprocher des accusations faites aux Cathares sur leurs moeurs dissolues, leur commerce effréné de l'argent et leur refus de prêter serment.

Le Catharisme appartient à cet ensemble de sectes encratiques que l'on retrouve aussi dans l'Islam (Schi'isme sous certains aspects, Soufisme, Druzes et une infinité de sectes islamiques) issues de la même culture sociale orientale.

D'ailleurs Innocent III ne parle pas des Cathares dans sa fameuse lettre au Comte de Toulouse, il demande que soient expulsés les Juifs tout simplement ; pour lui c'est la même chose d'un point de vue théologique, ce sont des orientaux imperméables aux concepts religieux de la pensée trinitaire. On a supposé qu'il faisait allusion aux Juifs qaraïtes mais on en sait trop peu sur ceux-ci pour le soutenir fermement. De toute façon, ça ne change rien.

 

Dans une société comme la nôtre, en perpétuelle adaption sous l'influence d'une théologie profondément marquée par la pensée grecque, des Pères de l'Église et celle du Bœuf Muet (St Thomas d'Aquin), cette sensibilité religieuse était dangereuse pour l'avenir ; cette façon d'apprécier le destin de l'Homme sur la Terre n'était pas celle de l'Église, c'était même la négation absolue de son enseignement, et il ne faut pas s'étonner que les choses se soient mal passées.

 

Il ne faut pas non plus tomber dans une caricature de l'Église bien à la mode de nos jours. L'Église n'est pas une institution ayant pour but de détruire systématiquement tout ce qui dépasse des rangs. C'est un corps social dont la gravité est considérable et qui évolue en intégrant continuellement les évolutions contestataire qu'elle suscite en son sein. Elle est aussi faite d'hommes et pas d'extraterrestres.

 

Pour le curieux la recherche historique procure de nombreuses illustrations de la complexité de l'exemple. En 1144, par exemple, des Cathares de Liège sont arrachés à la foule qui veut les mettre à mort, par des hommes de l'évêque qui les loge dans un couvent pour les protéger. On est loin des idées reçues.

En réalité l'Église n'est pas hors du corp social et sa marge de manoeuvre est plus étroite qu'on le pense. Ce n'est pas à elle qu'il faut imputer les bûchers, par exemple, elle a lutté pendant deux siècles pour les empêcher mais a dû se résoudre à les admettre quand une majorité de la population a considéré que c'était de cette manière qu'il fallait procéder. Non pas que ce fût trop cruel à ses yeux mais tout bonnement parce que ce mode d'éxécution était illégal au regard des coutumes du temps.

 

Il arrivait cependant que sa marge de négociation, toute patience épuisée, devienne nulle. L'exemple des Franciscains est édifiant.

Dès la mort de St François d'Assise les conflits éclatent dans l'Ordre. En1230 , le pape Grégoire IX dispense les Franciscains de suivre le testament du fondateur. L'Ordre est normalisé par Saint Bonaventure, on insiste moins sur la pauvreté et on s'intéresse aux activités intellectuelles et pastorales.

Une tendance s'oppose à cette évolution et tient à conserver la pauvreté absolue vantée par François d'Assise. Ce sont les spirituels , aussi appelés zelanti en Italie ; les plus extrémistes d'entre eux formeront le groupe des fraticelles qui seront condamnés comme hérétiques et livrés à l'Inquisition.

Ils sont très marqués également par la pensée du cistercien Joachim de Flore (±1202). Au fur et à mesure que le gouffre se creuse entre eux et les conventuels (nom donné aux partisans de l'évolution de l'ordre), ils se font plus critiques de l'Église et du pape pour en devenir les ennemis déclarés.

Les foyers spirituels existent dans le Langedoc avec Pierre-Jean Olieu. Les fraticelles sont vite accusés d'hérésie. En 1323, le pape Jean XXII règle la question de la pauvreté en déclarant par sa bulle Cum inter nonnullos que la pauvreté de Jésus et des apôtres n'a pas été absolue.

 

Certains historiens socialistes ont essayé d'expliquer que l'émergence du catharisme dans l'Aude était la conséquence de la réaction sociale à la constitution d'un ordre féodal s'appuyant sur l'Église. Une sorte de duel Ségo/Sarko.

Et l'Aude, dans cette lecture, aurait tenu le rôle de terre inspirée, voire prophétique. De telles niaiseries font rire tout le monde.

 

Le Catharisme, qui n'avait aucune perspective d'avenir, comme le socialisme aujourd'hui, a cependant dangereusement balancé pendant quelques décennies les efforts que faisait la société médiévale pour progresser vers un meilleur ordre social. A ce titre on peut le considérer comme une maladie sociale débilitante. Tellement débilitante, d'ailleurs, que le département de l'Aude ne s'en est pas encore complètement remis.

 

Cela valait-il vraiment la peine de mettre un panneau sur l'autoroute pour le signaler ? Je crois que nous avons fini de descendre l'escalier du ridicule jusqu'à la dernière marche.

 

 

Je vous donne ici un extrait du dictionnaire de Moreri à l'article : Cathares. Ce n'est pas forcément ce que l'on peut croire...

 

Les Bogomiles

Ils sont souvent associés aux Cathares par les historiens classiques. Je les évoque de manière anecdotique dans mon article sur  Peyre Vidal . Vous pouvez vous y reporter en cliquant.

 

Il ressort de tout ça qu'en réalité l'Église, au temporel, tenait à peu près le rôle de l'ONU aujourd'hui pour que les ordres sociaux et politiques dans le monde émanent de ses valeurs fondamentales.

 

Personne, sinon peu, s'offusque aujourd'hui qu'on vote des sanctions internationales contre l'Iran au motif que ce n'est pas bien de bourrer les urnes avant le vote, des sanctions aussi contre le Soudan, la Corée ou quelqu'autres républiques bananières pour des questions de droits de l'Homme.

Des droits de l'Homme qui, au final, sont plus meurtriers que les droits de Dieu, "... les statistiques le prouvent".

Dans les pays sous embargo international actuellement la famine et la maladie provoquent des millions de morts dans l'indifférence générale chaque année. La Papauté n'a jamais liquidé deux millions de personnes par la famine, comme en Corée dans les années 90, sous couvert des sanctions internationales.

 

N'eût-on supplicié qu'un seul homme pour sa religion, c'eût été déjà un de trop mais il faut bien admettre que l'épisode cathare n'a pas été un bain de sang, loin s'en faut. Il ne faut quand même pas confondre Staline et Innocent III. Les Bogomiles de Bosnie, qui furent épargnés, peuvent en témoigner.

Les Cathares ont été tarabustés, à la demande de la noblesse locale au début, tout simplement parce qu'ils représentaient une menace pour l'ordre médiéval établi.

 

Quelques opinions...

 

Celle de Vifredo Pareto. Genève...1901.

 

" De tout temps et chez les peuples les plus divers on a vu se former de petites sociétés dans la société elle-même, des sectes, des confréries.

Un sentiment religieux - ce terme étant pris dans son acception la plus large - est généralement le ciment de ces associations ,..

Sous l’empire d’un sentiment religieux intense, ces confréries peuvent dévier notablement du type moyen

de sociétés dont elles font partie. La déviation à lieu généralement dans le sens de l’exaltation de certaines

vertus passives : le renoncement de soi-même, le mépris des plaisirs du monde et par conséquent, les richesses, le sacrifice complet de l’individu et la communauté et, parfois, à la société entière.

…. Seulement, il faut ajouter que ce n’est jamais qu'une élite extremement restreinte qui presente ce caractère d'exaltation des sentiments altruistes. Quand la communaute doit comprendre non plus une elite mais la masse, elle est obligée de changer son organisation."

et d'ajouter que commencent la corruption et les déviations en tous genres.

 

C'est à ce stade qu'on en était d'ailleurs chez les Cathares et il ne faut pas se bercer d'illusions : les maisons tenues par des "religieuses cathares" de Montréal étaient tout simplement des claques. Ces infirmières de l'âme ont vu leur établissement fermer en 1919, c'est le regretté "Tout Va Bien" de la place de l'Espérou. La Mairie pro-cathare devrait apposer une plaque commémorative...

Il y a lieu de penser que la pérennité de cet établissement à travers les siècles est quasi certaine sur la foi de la tradition orale et la confrontation avec le contexte historique. Ma bonne éducation et le respect que je dois au public m'interdisent de donner le résultat de mes travaux et je le regrette sincèrement.  Parce que pour du croustillant, c'est du croustillant, pièces à l'appui. Toutefois si vous venez boire l'apéritif chez moi je pourrai vous en instruire de vive voix. C'est passionnant...

Pour les moeurs du temps voir  : "notes en vrac", l'ordonnance de Charles VII sur les bordels de Toulouse. Contrôle parental exigé.

Ô ingrate carrière que celle d'historien asservi sous le joug du politiquement correct !

 

 

Moneta in "Adversus Catharos".

Ces hérétiques détestent la guerre, parce qu’il n’est pas permis de se défendre... Ils citent aussi Matth., V, 38 : « 'l`u as entendu parce qui a été dit : œil pour œil et dent pour dent. Et moi je vous dis : ne résistez pas au mal. » Et ils citent encore Matth. xxn, 7 :« Il punit ces homicides", et encore : « Faites du bien à ceux qui vous ont haï."

 

"Ils disent que eux seuls forment l'Église et que eux seuls demeurent fidèles à la vraie vie apostolique en ne demandant rien des choses de ce monde, en ne possédant ni terre ni maison ni rien comme Jésus-Christ. Ils trouvent indigne de se procurer de la nourriture et des vêtements par des aumônes.

Et ils citent Matth. VI-25 : Ne vous préoccupez pas pour votre âme de ce que vous mangerez.

Ils croient que les corps de l'Homme et de la Femme ont été faits par le diable."

 

Pareto.

"Si les Cathares avaient vaincu et qu'ils fussent demeurés, après la victoire, fidèles à leurs principes, il est hors de doute qu'ils auraient fait rétrograder considérablement la société pour la ramener à son état de sauvagerie primitive mais si, ce qui est plus probable, ils avaient modifié leurs principes, à l'exemple de toutes les autres sectes, l'Europe entière serait devenue une sorte de Thibet bouddhiste", nous dit Pareto.

 

(A ce sujet on peut noter qu'en Inde, le Bouddhisme qui était dans un rapport à peu près similaire à celui du  Catharisme au Catholiisme, et qui avait connu une période d'efflorescence brillante, a été "karchérisé" par les Hindous. C'est la règle du genre.)

 

Ou bien, autre hypothèse, nous aurions connue une expérience de type Savonarole avec ce que cela suppose de violence dans la réaction.

 

Perrens, 1887. Histoire de Florence.

LE CATHARISME (An. 1050)

 

... Cette impuissance de l'Église, non moins que ses`accommodements avec le ciel, portait un trouble profond dans les âmes religieuses. Les phénomènes de la nature, tempêtes, tremblements de terre, chute d’étoiles, apparition de comètes, leur semblaient être une menace divine, et les malheurs causéspar la folie humaine, ruines de la guerre, famimes, pestes, épidémies, un premier châtiment.

Par découragement ou par terreur les uns revêtaient tristement la bure, se retiraient aux montagnes solitaires, et y attiraient de nombreux compagnons.

D’autres inclinaient. à sortir de l’Église, à suivre une doctrine qui faisait grand bruit alors, et qui voyait dans le mal une loi fondamentale de l'univers. Cette doctrine, c’était celle des cathares. Mélange

monstrueux d’éléments gnostiques et manichéens, de prétentions et de cérémonies chrétiennes, de métaphysique puérile et de mythologie absurde, de vieilleries et de nouveautés, elle avait passé, des pays slaves où elle régnait depuis le dixième siècle, dans cette Lombardie jadis arienne, qui entretenait avec la Bulgarie de fréquents rapports.

Dès la première moitié du onzième siècle, le catharisme comptait assez de prosélytes parmi les Italiens pour que son chef eu ce pays, un certain Girard, occupât, près de Turin, le château de Monteforte

(1050-1055). L'archevêque de Milan, Héribert, l’y assiegeait et le condamnait au bûcher ainsi que ses adhérents.

ll les accusait d'adorer des idoles comme les païens, et de faire des sacrifices ridicules avec les Juifs. Grande fut l'émigration en Languedoc et en Provence; mais nombreux encore étaient « ces nouveaux monstres, ces serviteurs de la pefidie ; qui engendrait chaque jour la pourriture, l'argent, l’impunité‘. »

Ils faisaient des prosélytes, jusque dans les rangs des évêques.

Trop isolée pour les noyer dans le sang, la persécution de Monteforte avait été trop terrible pour ne pas redoubler leur ferveur et leur zèle (1061-1075). De Lombardie, en effet, ils passèrent bientôt en Toscane. En 1117, douze ans après le concile qui n’avait pu censurer l’évêque Banieri, le chroniqueur Simone della Tosa les signale d’un mot sec à Florence. 0n voit dans Villani qu’ils y défendaient leurs croyances les "armes à' la main".

En 1125, ils sont les maîtres à Orvieto. Les ecclésiastiques et les orthodoxes leur livrent bataille dans les rues, les massacrent ou les chassent de la ville. Ils y rentrent peu après, suivis de deux Florentins qui, bannis de leur patrie, viennent, sur un autre théâtre, reprendre l’œuvre interrompue de la prédication (1150). Ces deux apôtres se nommaicnt Diotesalvi et Gherardo de Marsano. Diotesalvi, écrit l’hagiographe, « était un des chefs de la secte, homme d’extérieur honnête, d’aspect vénérable, pur mensonge comme celui de Satan se transformant en ange de lumière».  Expulsés à leur tour, ils sont remplacés par deux Florentines, Milito et Julitta, « brebis au dehors, louves au dedans, qui affectaient une piété profonde et fréquentaient les églises, pour mieux attirer les Femmes et les hommes dans le labyrinthe de l’hérésie".

En 1163, leur secrète propagande est découverte, beaucoup deleurs disciples sont brûlés ou pendus, d’autres exilés. Elles-mêmes disparaissent obscurément mais presque aussitôt un cinquième apôtre les remplace, Pietro, dit le Lombard, qui résidait. depuis longtemps à Florence. ll venait de convertir Viterbe à la doctrine. A, 0rvieto il rassemble les débris de la persécution et forme de nouveau, parmi les nobles et le peuple, une puissante communauté. Le nombre leur donne l’audace. Ils s’enhardissent à prêcher en public. Ils disent tout haut que si la guerre leur est faite, ils conlraindront leurs adversaires à s’exiler misérablement.

LES PATARINS A FLORENCE. (An. 1194)

Derrière les murs de Florence, quand soufllait la tempête, les hérétiques de Toscane trouvaient un refuge

assuré. En 1194 y venaient les cathares de Prato, frappés par lévêque de Worms, légat d`Henri VI, des peines ordinaires, emprisonnement, la confiscation des biens, la démolition des maisons. Un grand nombre de Florentins partageaient leurs croyances, non toutefois sans les avoir comme passées au crible, pour les rendre moins contraires à la raison, car ils y voyaient un excès d’absurdité que devait repousser, alors même qu’il courait les aventures, leur esprit fin et judicieux. Ces cathares ou purs, qu’on nommait patarins en ltalie, parce que, à Milan; leur quartier général, ils habitaient la rue des Pates, c’est à dire du vieux linge ou des fripiers s’étaient divisés en deux sectes, les dualistes absolus, qu’on nommait albanenscs, et les dualistes mitigés, connus sous le nom tantôt de Concorezenses, tantôt de Bagnolenses. Les patarins de Florence étaient au premier rang des mitigés.

On connaît leurs dogmes communs. Ils admettaient la coexistence de deux principes, l’un bon, l’autre mauvais. Ils voyaient le péché dans l’amour des choses et des créatures matérielles. L’amour des femmes était donc coupable comme l’amour des biens, le mariage condamné à l’égal du concubinage et de l’inceste. Point d’autre sacrement que le baptême, d’autre pénitence que l’adhésion à l’Église cathare, d’autre confession que la confession publique, comme chez les premiers chrétiens. Croire et le déclarer suffisait pour monter au ciel.

Le pain et le vin consacrés ne devenaient pas le corps et le sang du Christ. La croix, instrument de supplice, était un objet d’horreur. Les sectaires n’invoquaient ni la Vierge, ni les anges, ni les saints. Sans pitié pour leur corps, ils multipliaient les jeûnes; ils se privaient de viande, d’œufs, de fromage. Sans égard pour la société, ils déclaraient tous les serments illicites, ils déniaient aux magistrats toute autorité pour punir les malfaiteurs. Sans respect pour l’Écriture, ils ne voyaient qu’un dieu mauvais dans celui de l’Ancien Testament.

Sans ménagements pour l’Église, ils lui refusaient le droit de posséder, si ce n’est en commun; ils se moquaient des rites et du culte des images. Ils supprimaient les splendeurs, les ornements, les cloches, les chaires sculptées. Pour autel, ils se contentaient d’une table, où reposait, sur une nappe blanche, le Nouveau Testament.

C’est là que, matin et soir, se réunissaient les fidèles pour écouter la lecture du livre saint, réciter le Pater, seule prière permise, recevoir la bénédiction du ministre et des parfaits. . .

Deux modifications intelligentes, deux concessions au spiritualismc, caractérisaient la doctrine des mitigés. Au dessus des deux principes, q'lils appelaient Satanaël, et Jésus, ils plaçaient un seul Créateur des choses, des êtres matériels comme des spirituels. Ils ne lui attribuaient pas le dessein de sauver toutes les âmes qu’il avait jetées dansle monde; s’ils persistaientà repousser le purgatoire et les prières pour les morts, ils relevaient la morale avec le libre arbitre, en proclament la nécessitédu consolamentuum pour être sauvé. C’étaît comme un sacrement, qu’on méritait par la prièrect par le jeûne, qu’on

recevait par l’imposition des mains, en présence des

fidèles, à la lueur des flambeaux. Le consolé voyait son mariage dissous; il jurait de ne plus s’approcher d’aucune Femme, de ne plus vivre que de nourriture végétale (ce qui permet de croire que les patarins modérés toléraient parmi les non-consolés la nourriture animal comme l’alliance de la femme), puis, après l’accolade générale, il se retirait dans une solitude, au pain et à l'eau pour quarante jours. `

(C'est ainsi, en conservant quelque chose des doctrines et des cérémonies de l’Église, que les patarins prétendaient rester chrétiens, quand ils détruisaient le christianisme dans son essence. Ce dualisme qu'on leur reprochait, ils prétendaient le voir chez les catholiques, qui mettaient le diable en lutte avec Dieu. (Cest aux catholiques et non à nous, disaient-ils, qu’on peut imputer le crime de simonie et le scandaleux abandon de tous les devoirs religieux. Mais le mystère de leurs rites permettait de leur attribuer « mille erreurs ou plutôt mille horreurs contre la foi apostolique). »

Ainsi écrivait à l’archevêque de Bordeaux Yvon, prêtre de Narbonne, un de ces faux frères qui s’insinuaient parmi les hérétiques, seul d’entre eux prier en particulier, à pleurer sur ses péchés, se frapper la poitrine, faire un acte de contrition."

Toutes ces accusations, au demeurant, reviennent au reproche d’hypocrisie. On ne voit rien de criminel,

mais on suppose tout, car on n’admet pas une vie honnête avec une religion fausse'. `C’est le langage partial de la passion et de la foi, que démentent les plus sérieux témoignages. Saint Bernard, si sévère aux croyances, disculpe les mœurs dans la sincérité de son âme. « Rien de moins répréhensible, écrit-il, que leurs conversations. Quant à leurs actes, ils sont conformes à leurs paroles. »

« Malgré toutes mes recherches dans les procès faits par nos frères, écrit de son côté Sandrini, dominicain de Florence, je n’ai pas trouvé que les hérétiques consolés en Toscane commissent des actes énormes, notamment dans les rapports de l'homme à femme, leurs erreurs venaient donc de l'intelligence, plutôt que de la sensualité."

Enfin, d’après le savant Lami, si prévenu pourtant contre les patarins, « les méchants ne pouvaient, chez eux, ni exercer le ministère ecclésiastique, ni parvenir à l’épiscopat. Prêtres et diacres devaient être honnêtes danss l’Église de Dieu. »

Ainsi vont les choses dans les sociétés religieuses. Souvent elles rachèlent l'infériorité du nombre par la supériorité du caractère et de la vie : elles se font respectables parce qu’on les épie, et pour ôter une arme à leurs ennemis; elles travaillent avec ardeur, pour accroître leur force par la richesse. Dans'l’active Florence nul n’était plus actif, plus industrieux que les palarins. L’abstinence amaigrissait leur corps, pâlissait leur visage, exténuait leur voix, ce dont on leur faisait un crime, quoiqu’on en fit un mérite aux moines ; ils n'en étaient pas moins infatigables, réprouvant l’aumône, soit comme excitation funeste à la paresse, soit par cet amour de l’or dont se défendent mal ceux qui le gagnent à la sueur de leur

front.

« Chez eux, dit saint Bernard, on ne mange pas son pain dans l'oisiveté; on travaille de ses mains pour subvenir à son existence» ··.

« Entrait-on dans leur secte pauvre et mendiant, après quelque séjour on en sortait riche, parce que, occupés du matin au soir aux œuvres mondaines des marchands, ils ne permettaient pas à leurs mains de rester en repos. »

Mais il ajoute : « Vit-on jamais au Nouveau Testament que les apôtres allassent aux foires pour des affaires terrestres, et qu’ils eussent Ia soif de l’or comme les patarins ? »

 

Je n'ai pas reproduit les innombrables références bibliographiques et notes, ce qui aurait trop long.

 

On apprend beaucoup de chose en lisant ces pages de Perrens et il se serait écrit beaucoup moins d'imbécillités sur le catharisme si on les avait lues avant d'écrire.

En tout cas on comprend la complexité de la question et elle ouvre sur des perspectives intéressantes. On est bien loin des opinions convenues...

 

 

 

Le manuscrit de Lyon

 

Ce texte, qui date du XIII° siècle, contient un nouveau testament en langue d'oc et un rituel. C'est l'un des très rares écrits cathares qui nous soient parvenus. On le donne comme provenant de l'Aude ou du Tarn.

Voici le fac-simile de la fin du manuscrit :

 

Il n'est pas facile à déchiffrer, j'ai consulté la publication de L. Clédat, éminent spécialiste qui lui-même s'est appuyé sur des provençalistes non moins talentueux.

 

On peut lire, depuis la fin de la onzième ligne : Adorem.... pour adoremus, il y a beaucoup d'abréviations.

à la ligne 12 :  Patrem es filium e spiritum sanctum tres vetz, et puis Pater sauter susciper servum tuum in tua justicia es mite gratiam tuam e spiritum sanctum super eum. E si es femna devo dire : Pater sante susciper ancillam tuam e mitte graciam tuam super eam.. E puis que pregon Deu an la oracio, e devo ecelar a la sezenae quan la sezena sera dita, devo dire tres vetz : Adoramus pater es filium e spirtum sanctum...

La suite du déchiffrement ne sera qu'un jeu pour vous...

 

D'autre part ce rituel illustre l'attachement des Cathares à l'argent puisque qu'un mourant ne pouvait pas recevoir le consolamentum s'il devait de l'argent. Le rituel est insistant sur ce point : on ne rigole pas avec le pognon. De nos jours on voit mal un curé administrer l'Extrême Onction sur la foi des relevés bancaires du Crédit Agricole.

Cet attachement dogmatique à l'argent, si souvent dénoncé, n'est donc pas une fable.

C'est d'ailleurs typique de nombreuses sectes contemporaines, que je ne nommerai pas mais suivez mon regard, qui se font une spécialité de tondre leurs adhérents pour le salut de leur âme.

 

 

Forgerie :

Je tiens à signaler ici que le "Concile cathare de Saint Félix de Caraman", qui fait partie de la saga locale, est un faux historique. J'ai lu dans les Cahiers de Fanjeaux une très savante étude qui l'établit formellement. D'ailleurs il ne faut pas s'en étonner car la seule personne qui en ait jamais fait mention, Guillaume Besse, a d'autres forgeries à son actif, de mémoire je cite le testament de Simon de Montfort et la Bulle de Pépin le Bref. Et quant à sa source alléguée, l'abbé Estrellat c'est aussi une blague.

C'est comme le petit crâne de Voltaire enfant exposé à la curiosité du public au XIX° siècle à Paris...

 

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