L’affaire de la Marie sans souliers…

 

Cette affaire a défrayé la chronique avant et après la guerre de 14 mais il faut bien dire que, le temps passant, l'émotion s'est un peu calmée. Jugez vous-même.

 

En automne 1912, Justin de Portoï, le mari de la «Sécréto», employé de la ferme située en vis à vis de Brens, recherche ses chiens qui s’échappent sans arrêt depuis quelques temps. Il les rejoint à travers bois : ceux-ci dévorent une charogne. Plus précisément : ils dévorent le corps d’un homme sous un arbre d’où pend un bout de corde, « ils étaient en train de lui bouffer le foie, ces sales bête » m’a rapporté un témoin aujourd'hui disparu.

Cette scène à lieu à environ deux cent mètres en contrebas de Malaisa..

Les Gendarmes sont prévenus et ils ne tardent pas à identifier Jules Chauvet (ou Chaubet), le fils de la Marie sans souliers. Les restes sont sommairement rassemblés et enfouis à proximité.

Le père Chauvet grave une pierre surmontée d’une croix en fer et, de Montréal, l’amène avec une brouette au Chapitre pour indiquer l’endroit où sont inhumés les restes son fils. La pierre porte la date du 31 Octobre 1912.

(Elle est située sur le chemin muletier des Tourrettes à Saut Cani pour l'approvisionnement en eau, pendant l'été. Ce chemin marque la limite actuelle entre la propriété communale du Chapitre et la bande de bois que possède Brens sur le territoire de Montréal.)

 

Cet épisode dramatique en rappelle un autre : vers 1900, un nommé Alaux se disputa violemment avec un homme et le menaça de mort devant témoins ; la disparition de ce dernier amena les Gendarmes à s’interroger d’autant plus qu’Alaux avait une bien mauvaise réputation.

Les apparences devaient être contre lui puisqu’il fut envoyé en prison. Or il advint qu’un Montréalais en voyage au Pays Bas reconnut le mort en parfaite santé. Le « Mort » fut pressé de venir témoigner à Montréal et Alaux fut libéré.

S’agissait-il de Jules Chauvet ou bien celui-ci était-il mêlé à cette affaire ? Nous ne le savons pas. En tout cas, à la suite de sa libération Alaux acquit Malaisa. Pauvre lande située aux confins du territoire de Montréal, au bout du Chapitre, dont aujourd’hui il ne reste de la borde qu’un tas de cailloux, quelques rosiers sauvages, un puits embarrassé de ronces au milieu des épicéas.

Alaux ne vécut guère à Malaisa et un nommé Bernard Hortal faisait lui office de gardien métayer. Cet Hortal mourut à l’hospice entre les deux guerres.

Alaux avait un fils qui habitait la rue Basse : Albin. En 1920, après la partie de cartes au Café Couronne, cet Albin Alaux, surnommé le Nouaïre, s’en va surveiller son champ qui est l’objet de vols de maïs, dit-il.

Il part seul, à la nuit tombante, et il surprend la Marie sans souliers, affirme-t-il.

Celle-ci, originaire de Gudas en Ariège s’appelle de son vrai nom Marguerite Vidal ; elle n’a pas une excellente réputation car elle va pieds nus. Elle est surtout misérable.

Le Nouaïre la saisit par les cheveux et la ramène à Montréal. En passant devant le café Couronne, il crie en l’exhibant : « Je la tiens, la voleuse ! ».

Celle-ci hurle, se démène mais cette accusation ne surprend qu’à demi. Après tout, il est tard et chacun a envie d’aller se coucher sans demander d'explications.

Le lendemain on retrouve la Marie noyée dans la réserve d’eau de la piale de la porte du Razes. Une réserve fermée d’une porte de tôle et munie d’une serrure et qu’on peut voir encore aujourd’hui.

Pour les uns, c’est bien Albin qui l’a tuée, pour les autres, c’est la honte qui l’a poussée au suicide.

Le docteur Cros refuse dans un premier temps le permis d’inhumer car elle a le crâne fracassé. Mais il finit par le délivrer sur l'insistance du maire. Les choses en restent judiciairement là.

Il se murmure très vite que le meurtrier n’est pas Albin mais Alphonse Lagreu, dit « Founsou » le cantonnier qui est sous les ordres de « Lé Kupi », père d’Albin Alaux ou bien son oncle.

Il se murmure aussi que la Marie sans souliers voulait qu'on tire au clair les circonstances de l'assassinat de son fils et qu'en cela elle représentait une menace pour "l'ordre établi". Mais, au lendemain de la Guerre, on en avait assez vu des horreurs et cette affaire appartenait au passé.

A commencer par le maire, personne ne tenait réellement à remuer le passé.

 

La Croix du Pendu est toujours visible…

 

Acte de décès de Jules Chaubet.

L’an mil neuf cent douze et le dix-sept Décembre à six heures du soir, devant Nous Janson Fernand…maire…sont comparus Puget Jean, âgé de quarante-huit ans, appariteur et Belmas Emile âgé de trente six ans, cantonnier domiciliés à Montréal, non parents ni voisins du défunt, lesquels nous ont déclarés que Chaubet Jules cultivateur, né le vingt six Février mil huit cent quatre-vingt deux à Gudas (Ariège) domicilié à Montréal, célibataire, fils de Chaubet Jean et de Vidal Marguerite : est décédé le premier Novembre mil neuf cent douze dans le bois de la Richarde sis en cette commune et, après nous être assurés du décès nous avons dressé le présent acte que les déclarants ont signé avec nous lecture faite.

 

Acte de décès de Vidal Marguerite

Le premier Août mil neuf cent vingt, à trois heures du matin, Marguerite Vidal, née à Saint Amadou (Ariège), le trente Janvier mil huit cent soixante et un, sans profession, fille de Antoine Vidal et de Marie Coste, décédée, veuve de Jean Chaubet, est décédée promenade de la Fontaine. Dressé par nous, le premier Août mil neuf cent vingt à onze heures du matin, sur la déclaration de Gabriel Ouret, âgé de cinquante ans, propriétaire, et de Gaston Cesses…marchand de nouveautés…. Paul Vidal.

 

Ces actes de décès ne pêchent pas par excès de précisions. Nulle mention n’est faite des circonstances particulières des deux morts violentes qui ressemblent étrangement à deux assassinats.

Cet Emile Belmas, dont il est question dans le premier acte de décès et qui témoigne au décès du fils Chauvet, habite par un concours de circonstances très surprenant, juste en face de la piale où l’on retrouve huit ans plus tard le corps sans vie de la mère, la Marie sans souliers, le crâne fracassé.  Lui aussi est cantonnier comme Founsou et Lé Kupi.

Avec le recul on devine aisément que justice n’a pas été rendue, que ce Belmas avait sans doute bien des choses à raconter …

 

Moi aussi, d'ailleurs, mais dans un village il faut préserver la paix sociale et ce n'est pas parce que ces faits ont bientôt cent ans qu'on peu tout dire... Dans cent ans, on verra...

 

 

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